Maintenant, nous avons le temps de le prendre…

Voilà plus de six semaines que nous sommes confinés et personne ne sait vraiment quand nous retrouverons la vie d’avant. Tous les experts, virologues, épidémiologistes, experts en santé et politiciens s’accordent sur un point: il faudra encore du temps avant d’en sortir. Oui, du temps ! 

Au même moment, d’autres experts, économistes, financiers et grands patrons disent à peu près le contraire: on n’a plus le temps de perdre du temps !

Dans les colonnes du journal Le Soir du 25 avril, Pierre Rhabi déclarait: « Aujourd’hui, l’un de nos enjeux est de retrouver le temps. Et le temps, ce n’est pas de l’argent. Un poète disait : ‘vous pouvez gronder autant que vous le voulez votre plant de légume, il ne donnera sa sève que quand ce sera le moment. Il faut écouter le cœur qui bat dans le cosmos. C’est lui qui marque la cadence. »

Ces dernières semaines, des contrastes apparaissent: tandis que les uns courent sans avoir le temps de respirer (je pense notamment à tous ceux qui prennent soin de nous: soignants, éboueurs, policiers, caissiers de l’alimentation, transporteurs…), les autres sont sans travail, sans rémunération, sans objectif et parfois sans espoir avec trop de temps à attendre et à ne pas comprendre. Tous ont cependant un point commun: ils peuvent remettre en question le sens de ce que nous traversons actuellement. 

J’attire leur attention sur le danger qu’il y aurait à attendre que ce sens vienne de l’extérieur car, comme le dit aussi Pierre Rhabi, « On a besoin de jardiniers. De gens qui travaillent aussi de leurs mains. Sans quoi ce monde manquera d’ancrage. »

Cela rejoint la pratique de ce que Frankl suggérait pour donner du sens à sa vie, Agir, donner et recevoir, se positionner. Ne pas attendre ni questionner sur ce que la vie fait pour nous. Elle est là. Par contre, agir pour questionner et comprendre ce que nous faisons pour la vie.

Collaboratrice de l’Ecole des Professionnels de la Relation que je dirige à Louvain-la-Neuve, Aziza Ghalila a écrit un texte fort intéressant sur le temps. Elle y fait la distinction entre deux notions du temps qui nous interrogent et nous invitent à nous positionner.

Aziza m’a donné son accord pour que je partage son texte avec vous.

Bonne lecture:

KAIROS

Nous y voilà ! Tous plus ou moins arrêtés, stoppés dans notre course effrénée au monde, à la consommation, au travail, aux déplacements. L’agitation telle une guêpe buttant contre une fenêtre fermée nous rendait peut-être performants, peut-être utiles, peut-être ivres d’importance. Et puis sous l’injonction d’un micro-organisme, sous l’impérieux commandement de l’invisible, nous  voici sommés de nous immobiliser, de nous confiner, de devoir nous organiser différemment. De nous improviser institutrice, cuisinière, ménagère, télétravailleuse… Nous sommes dans une temporalité paradoxale, avec cette incertitude de ne pas savoir combien de temps cela va durer, avec l’impression d’avoir plein de temps et d’être privés de la liberté d’en faire ce que l’on veut. C’est en réfléchissant à tout ceci que m’est revenue en mémoire la différence que faisaient les Grecs anciens en parlant de Chronos et de Kairos. 

Épisode I

Chronos c’est le temps tel que nous le consommons, (temps physique, linéaire) celui que nous croyons connaître et que nous pensons maîtriser, celui qui donne lieu à des formations sur la gestion du temps pour plus d’efficacité et de contrôle. C’est le temps qui s’écoule qui se déroule devant nous, qui tantôt lambine, tantôt va trop vite, qui nous détermine de notre naissance à notre mort. C’est le temps des projets, de la construction, du futur, c’est aussi le temps du passé et de l’histoire. 

Kairos, lui, nous propose un autre regard. Il ouvre la porte sur une  autre dimension, une autre perception de l’univers, de soi, des évènements. Il crée de la profondeur dans l’instant. Il ne se rattache pas à quelque chose de matériel que l’on peut enfermer dans un calendrier ni mesurer avec des chiffres, il existe autrement, dans la prise de conscience d’une densité, d’un silence de l’âme couplé avec un grand discernement. Il se mesure par le ressenti et non par la montre. Kairos n’est pas coupé du vivant, au contraire il est ultrasensible. Il est une invitation à agir, il est à la jonction du temps et de l’action.  Il propose de considérer ce qu’il y a de décisif et de suffisamment singulier dans ce que nous vivons pour passer à la réalisation. Il n’est pas uniquement contemplatif, il nous suggère de saisir les opportunités présentes dans les instants que nous vivons. Il y a chez Kairos l’idée du juste moment : avant c’est trop tôt, après c’est trop tard. C’est un type d’actions qui ne tolère ni retard ni hésitation. C’est une vision du temps qui se conjugue avec une exigence d’efficacité dans le faire. 

J’aime assez la représentation qui est faite de Kairos, il est dépeint comme un jeune homme avec une grande mèche de cheveux. On peut ne pas le voir tant le terrible Chronos lui fait de l’ombre, on peut le voir et le laisser passer, ou on peut s’en emparer, l’attraper par sa mèche pour agir et transformer ce qui peut l’être, initier des choses nouvelles.

Pour Euripide, Kairos est le meilleur guide dans toutes les entreprises humaines. Il n’est pas donné à tout le monde de le saisir. Seul celui qui a des connaissances peut analyser les facteurs du moment, qui vont lui permettre de saisir la particularité des situations. Kairos relève aussi d’un raisonnement, il n’est pas soumis au jeu du hasard, pourtant il joue un rôle décisif dans les situations imprévisibles et inhabituelles.

Il me semble que les jours que nous vivons sont le règne de Kairos : à nous de choisir de ne pas le voir, de le laisser passer ou de le choper et d’être créatif, inventif, intelligemment actif, d’aiguiser notre conscience et de transformer l’essai.

Épisode II

Comment utiliser le concept de Kairos, nous coachs ? 

Lorsque tout ceci sera passé qu’en retiendrons-nous ? Qu’allons-nous faire ? Continuer comme avant, reprendre le cours des choses là où nous les avons laissées ? Faire comme si rien ne s’était passé, ou bien décider d’agir autrement et changer certaines pratiques ? Privés de notre liberté de bouger, nous ne sommes pas pour autant privés de notre liberté d’exercer notre libre arbitre et de réfléchir. C’est le moment du penser, de la reconquête de l’intelligence et de l’humilité pour exercer intelligemment notre pouvoir sur la fulgurance du temps propre à  Kairos. C’est une invitation à faire des choix. 

Reconnaissons que ce qui rend unique ce moment, c’est l’intrusion massive du politique et du coercitif dans nos vies, ce qui n’a jamais été le cas dans d’autres épisodes de pandémie. Assigner à résidence quatre milliards d’êtres humains c’est un exploit, du jamais vu, c’est surréaliste ou surnaturel selon nos cadres de référence. Mère Nature s’en félicite sans doute, elle qui peut à nouveau respirer et se régénérer. Quel coup de semonce !

Paradoxalement nous ne sommes pas tous confinés. Alors qu’une majorité est sommée de rester chez elle – avec toutes les difficultés et les situations de violence, d’angoisse, de solitude que cela peut entraîner – certains d’entre nous sont sur-sollicités, débordés de travail et au contact direct de la maladie. D’aucuns sont dans des appartements trop petits pour contenir les familles alors que d’autres sont dans des maisons avec jardin. L’inégalité règne et un sentiment de culpabilité peut en découler.

Comment, à mon échelle individuelle, puis-je agir ; qu’est-ce que cela m’inspire ; comment puis-je contribuer ? En se posant toutes ces questions, on s’aperçoit que l’on est dans le registre de l’action. Se dire : « Ai-je pris suffisamment le temps de la réflexion, ces questions qui émergent spontanément, ne viennent-elles pas masquer mes angoisses, faire paravent entre le réel et mes émotions, mes peurs ? Si je ne suis plus mon ‘moi-peau’ qui suis-je ? A quoi je sers ? » Si je me définis uniquement par ma profession et mon statut social une dépersonnalisation inquiétante risque de surgir, dès lors l’agitation et la compulsion d’actions désordonnées peuvent être des refuges qui permettent d’occulter ce possible sans réelle remise en question et réflexion approfondies. 

Coacher des gens en milieu professionnel ne revient-il pas qu’à les outiller afin qu’ils supportent mieux et encore les pressions auxquelles ils sont soumis dans les organisations. Et sous couvert d’être attentif à l’humain, de le respecter, ne sommes-nous pas un bras insidieusement armé par les entreprises pour maintenir en place un système de productivité, certes indispensable, mais qui doit être repensé. Comment vais-je poursuivre mon activité, auprès de quels types d’entreprises ? Vais-je être plus sélectif dans le choix de mes clients ? Quelles briques nouvelles vais-je ajouter à mon identité ? Quelle économie personnelle vais-je mettre en place ? Vais-je mettre plus de virtuel dans mes interventions ? Être encore plus attentif à l’écologie globale des systèmes, entrepreneuriaux, individuels, familiaux, environnementaux ? Une re-visitation de mon éthique personnelle et de ma part de responsabilité s’impose.

Cette période, ne doit pas être un mauvais rêve dont nous allons nous réveiller groggy, chassant au plus vite les lambeaux de clairvoyance entrevus. Tachons de ne pas replonger dans le bain de l’activité à tout crin, du renforcement, du redoublement de notre activité professionnelle au détriment de notre être. Cette période est une invitation à la méditation, au calme intérieur, à la lecture philosophique, au retour à l’essentiel. Carlo Moïso, qui fut mon superviseur, répétait fréquemment que ce qui allait sauver le monde c’étaient les philosophes et les poètes. Il est incontestable que le questionnement sur les finalités et le sens de nos actions est à l’ordre du jour. C’est pourquoi je suis là, c’est ma mission. Je dois accepter ce temps de silence pour donner le meilleur de moi-même. Ce temps de re-création ne doit pas qu’être un moment d’occupation, ou d’enchaînement ou de distraction. Temps de respiration – nous ne sommes pas des machines – nous avons à être, pas toujours à faire, pour nous dégager de la performance et de l’apparence. Par trop d’attention au faire, au cérébral, nous nous amputons d’une partie de notre humanité et de notre sagesse, nous portons préjudice à notre corps, à nos multiples intelligences et à l’immensité de nos perceptions. Nous avons à prendre soin du système immunitaire de notre pensée et de notre liberté intérieure par la bienveillance inconditionnelle, et la mise en avant de notre conscience intuitive. Ouvrir un champ de contacts, se relier au système du vivant dont nous faisons partie. Renouer avec nos facultés sensorielles émotionnelles. Développer le sens du discernement et de ce qu’il est juste de faire.

6 commentaires sur « Maintenant, nous avons le temps de le prendre… »

  1. Bonjour,

    Merci pour ce partage à propos de notre temps et du sens à donner à celui-ci !

    J’apprends à déconnecter le temps de l’argent, au contact de Christian JUNOD, qui a fait un beau parcours personnel à ce sujet.

    Mariée à un homme indien artiste peintre, j’ai appris à son contact ce que c’est maintenant dans l’instant présent à poser un acte. Hier, ce n’était pas le moment. Demain, il sera trop tard !

    Ce temps circulaire et non linéaire prend sens encore plus aujourd’hui dans nos vies.

    Bonne journée,

    Bénédicte GORY

    35 rue Lachmann

    38000 GRENOBLE Port : 06.82.21.01.24 @mail : b.gory@wanadoo.fr

    1. Bonjour Bénédicte, j’imagine un bien chouette chemin avec Christian et oh combien essentiel de comprendre comment nous mélangeons superposons confondons des enjeux divers pour les deconfusionner. Long apprentissage à encourager. Je me réjouis de l’ajustement Et de la paix dont tu parles et qui transparaissent dans tes mots. Belle continuation. Philippe

  2. Simplement un grand merci à toi Philippe pour ton propos et celui de Aziza, ils résonnent completement avec ce que je vis aujourd’ hui dans cette période de confinement qui s’étire…
    Garder en mémoire également les propos de Ricoeur rappelé par Yann le Bosse: l’une des souffrances de la condition humaine est le sentiment d’impuissance, de ne pouvoir agir, de ne pouvoir ni fuir ni se battre ( H laborit)
    Bien à toi
    Denis Gallotti

    1. Cher Denis, que voilà un super sujet d’échange, l’impuissance. Frankl dirait sans doute que le plus petit agir fait reculer l’impuissance à très loin, ce qui donne sens alors à notre vie. Courage et merci de tes encouragements. Philippe

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